L'art de perdre

Portrait de Adminloc

Notre avis :

«  Est-ce qu'elle a oublié d'où elle vient  ?
Quand Mohamed dit ces mots, il parle de l'Algérie. Il en veut aux sœurs de Naïma {...}d'avoir oublié un pays qu'elles n'ont jamais connu {…}
Bien sûr, si j'écrivais l'histoire de Naïma, ça ne commencerait pas par l'Algérie. Elle naît en Normandie. C'est de ça qu'il faudrait parler. {…}
Pourtant, si l'on en croit Naïma, l'Algérie a toujours été là, quelque part. C'était une somme de composantes  : son prénom, sa peau brune, ses cheveux noirs, les dimanches chez Yema. Ça, c'est une Algérie qu'elle n'a jamais pu oublier puisqu'elle la portait en elle et sur son visage {…} l'autre Algérie, le pays, n'a commencé à exister pour elle que bien plus tard, l'année de ses vingt-neuf ans.  »

Dans ce roman, prenant du premier au dernier mot, Alice Zeniter retrace l’histoire d’une famille kabyle prise dans la tourmente de la guerre d’Algérie.
Le grand-père, Ali, a fait Monte Cassino aux côtés de l’armée française avant de retourner dans ses montagnes où son statut de chef de famille d’oléiculteurs en fait l’un des hommes responsables du village. La première partie du roman est consacrée à cet homme loyal et juste forcé de quitter son pays pour protéger les siens. Des hauts plateaux de la Kabylie aux HLM de Normandie, le lecteur accompagne la chute lente et douloureuse des déracinés, sans pouvoir s’empêcher d’être indigné des traitements iniques qui leur sont infligés. L’absence de jugement explicite ou de prise de position violente de la part de la narratrice renforce paradoxalement cette indignation.
La deuxième partie est consacrée à Hamid, fils d’Ali et père de Naïma. Enfant au parcours scolaire exemplaire malgré ses conditions précaires de « rapatrié », il enfouira sa honte d’une histoire familiale taboue et sa culpabilité derrière le masque d’une  parfaite intégration, oubliant sa langue maternelle pour se construire une nouvelle histoire.
Dans la dernière partie, Naïma,  petite-fille d’Ali, se rend dans ce pays des origines paternelles pour le compte d’une galerie d’art parisienne. Ce pays, il ne lui a pas été transmis, son père, comme son grand-père l’ont recouvert d’un voile de silence. Le peintre algérien à l’origine du voyage lui dira d’ailleurs :   « Tu viens d’ici, mais ce n’est pas chez toi ». Elle ne le fera pas sien, ce n’ est pas son propos, mais elle essaiera de reconstituer l’histoire de rencontre en rencontre.
Un roman nécessaire, bienfaisant malgré sa violence latente, écrit d’une plume vivante et très évocatrice.

L'Ecritoire

L’Art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion 2017, 512 pages.



 

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