D'accord

Portrait de Adminloc

Notre avis :

Denis Beneich nous entraîne de force dans le désert glaçant  d’un mouroir. Bien sûr, on ne lira pas cette nouvelle - ne nous fions pas à la mention « roman » que propose Acte sud - de la même manière selon son âge ou son vécu. Mais l’idée générale, guère enthousiasmante, est que le grand âge ne nous prive pas seulement de notre force et de notre vitalité mais qu’il efface aussi l’être que nous croyons être plus sûrement que la mort elle-même. L’idée d’en finir avant cet effacement insupportable trace la toile de fond du récit, comme ces histoires d’esquimaux qui abandonnent leurs vieux parents sur la banquise et la promesse rassurante du fils « je te débranche avant ».
La première partie du récit pourrait être un prologue et ne semble avoir d’autre fonction que de créer une opposition assourdissante entre l’homme tonitruant, maltraitant bruyamment objets et personnes de sa colère permanente et le pantin gris et éteint ne prononçant guère d’autres mots que « d’accord » qu’il va devenir. Fonction reprise dans la photo brandie par la pensionnaire fugueuse  de la fin du récit.
Tout semble juste, tant l’architecture du récit que le ton. À tel point que le lecteur a parfois envie de fuir pour ne plus entendre  les cris du père ou ne plus tomber sur les ombres fantomatiques des Clématites (nom de la maison de retraite). Et juste au moment où l’émotion pourrait commencer à nous envahir, une observation décalée ou une note d’humour viennent nous apaiser, et on se surprend à sourire à l’évocation d’une employée de ce mouroir :
« Une employée aux rougeurs de pivoine sur le front, le nez, les joues, le cou et les oreilles (ancêtre alcoolique) se détachait sur fond vert clair comme dans une chromolithographie de bazar. Bien que sa carnation rappelât les effets d’une pleine pâte solide, elle paraissait aussi légère dans l’air que n’importe quoi. Elle nous souhaita la bienvenue à plusieurs reprises, retirant ses lunettes chaque fois qu’un mot quittait sa bouche pour les rechausser tout de suite après, souriant silencieusement des lèvres. Puis tout à coup, nous oubliant sur place, sa tête s’inclinait vers le gros registre à couverture marbrée dont elle feuilletait les pages d’un doigt mouillé jusqu’à la phalange.
Mais c’est que, voyez-vous… dit-elle aussitôt interrompue par un mouvement qui lui fit relever la tête en partant un peu à la renverse, avec le numéro de la chambre, vous pourrez… Voilà.
Pourrez?
Ben, s’étonna-t-telle, osant les épaules et les sourcils. Une fois sans tous les sacs que vous avez là, vous profiterez de votre visite comme il faut, bien à votre aise, quoi, les mains libres…
Ah oui, en effet, merci, dis-je.
Votre pa-pa…, n’est-ce pas ? Vo-tre pa-pa, poursuivit-elle sans se départir de son sourire.
C’est, voyons voir, le nu-mé-ro… la chambre de vo-tre pa-pa… »

Sylvie, avec la bénédiction d'Hélène qui a énormément aimé ce livre...
 

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